Chapitre 5

Marikani et Liénor coururent vers Mîn et l’aidèrent à se lever, chacune par un bras. Dans la lumière maintenant blafarde du matin, l’influence protectrice des lieux s’était évanouie, si elle avait jamais existé.

— Si nous ne nous sommes pas trompés, la gueule du lion hurlant doit correspondre au sud, dit rapidement Liénor.

Arekh hocha la tête. Elle avait peut-être raison. Peut-être. Si les êtres qui avaient vécu ici raisonnaient comme eux, s’ils connaissaient les points cardinaux… « Si ». Ce n’était pas le moment d’en discuter.

Ils passèrent sous l’arche, sans courir, hâtant simplement le pas. Ils courraient bien assez tôt, pensa Arekh en les regardant soutenir Mîn. Ils savaient tous ce que l’aboiement signifiait. Ses craintes de la veille se réalisaient : leur piste retrouvée, pourquoi la meute aurait-elle lâché prise ? Peut-être auraient-ils dû rester dans la grande salle pour tenter de se barricader, ou de négocier une reddition. Non… il aurait mieux fait de les tuer… tous les trois, pensa-t-il avec amertume. Les deux jeunes femmes auraient une mort plus douce la gorge tranchée que dévorées vivantes par des chiens.

Arekh remarqua avec une ironie amère que la pensée d’abandonner le groupe et de tenter sa chance seul ne lui était pas venue à l’esprit, cette fois. Une décision avait été prise au moment où il avait descendu la pente, et même s’il ne comprenait ni comment ni pourquoi, il s’y tenait.

Le passage était large, avec des angles droits et de larges dalles grises par terre… Ils n’avançaient plus dans des tunnels, mais dans de véritables couloirs, comme ceux d’un palais. Le palais du royaume des lions hurlants.

Un travail colossal avait été effectué ici, pensa Arekh, regardant les pierres taillées sous ses pieds. Bien sûr, il aurait été plus émerveillé s’il n’avait pas imaginé leur sang coulant entre les interstices.

Des ouvertures régulières dans le plafond éclairaient la pierre, mais au lieu de les rassurer, les quelques rayons de soleil qui leur parvenaient semblaient se moquer de leur sort, comme s’il était encore plus atroce de périr alors que la liberté n’était qu’à quelques pieds au-dessus.

Soudain, ils se mirent à courir, tous les quatre, sans s’être concertés, sans avoir entendu de nouvel aboiement. Mais une tension était dans l’air, les poussait en avant, comme si l’air lui-même vibrait de danger et que chaque seconde était précieuse. Marikani avait passé son bras sous les épaules de Mîn, et malgré quelques faux pas, celui-ci avançait : même s’il agonisait, la peur de la mort était la meilleure des motivations.

Ils passèrent plusieurs embranchements  – de larges couloirs, aux arches sculptées  – avant d’arriver à un nouveau croisement, lui aussi orné de quatre têtes de lions. La théorie de Liénor prenait forme, et malgré le danger, Arekh eut envie de la maudire pour avoir été plus fine que lui.

La tête de lion hurlante avait été taillée sur l’arche qui leur faisait face. À gauche se trouvait un lion en train de rire, la gueule déformée par une grimace inhumaine tentant de reproduire une émotion qui ne l’était que trop. Ils continuèrent tout droit… et soudain une impression traversa l’esprit d’Arekh, irraisonnée et claire à la fois. Ce n’étaient pas des points cardinaux… mais quelque chose d’étranger, au-delà de leur compréhension. Aucune importance. Au moins les lions leur permettaient-ils de suivre une direction, même s’ils ignoraient à quoi celle-ci correspondait. Ils ne se perdraient pas.

Bien sûr, la direction n’était pas le problème le plus urgent. En vérité, ils feraient bien de se perdre, ou plutôt de tout faire pour que les chiens les perdent…

Il leur aurait fallu…

— De l’eau.

Marikani s’était arrêtée net et Arekh la regarda, ébahi. La même pensée lui avait traversé l’esprit au même instant. Il allait parler, et elle ne l’avait devancée que d’un battement de cœur.

— De l’eau, répéta-t-elle, il n’y a que de l’eau qui pourrait leur faire perdre notre trace…

Des aboiements éclatèrent alors, une sorte de concert brusque, lointain mais assourdissant. Mîn cria ; Liénor se tendit ; Arekh vit que Marikani luttait pour garder son calme.

— Il y avait de l’eau là où nous avons trouvé les deux amoureux… les Berbereï, expliqua-t-elle, parlant lentement, comme pour contrer la tension. Et nous avons entendu d’autres bruits plus tard : une cascade, je crois. Sans doute y a-t-il d’autres sources.

— Il ne nous faudrait pas une source, grommela Arekh, mais une vraie rivière…

Il protestait pour la forme et réfléchissait. Mîn avait lavé sa blessure à une cascade, celle-ci disparaissait dans les rochers vers la droite…

De toute manière, qu’avaient-ils à perdre ?

Ils firent demi-tour pour retrouver l’embranchement précédent… Chaque pas était une lutte, tellement il était contre-nature de revenir, d’aller à la rencontre des chiens. Ce n’est qu’en tournant à droite qu’ils retrouvèrent leur énergie.

Et soudain, la terreur les prit… aveugle, irraisonnée, et ils se mirent de nouveau à courir, sans retenue cette fois, de toutes leurs forces, sentant la panique leur mordre le ventre et leurs poumons les brûler. Tout droit. Un autre embranchement. Tout droit encore, suivant le lion qui pleurait, puis au carrefour suivant Arekh les entraîna de nouveau vers le « sud », au lion hurlant, sans savoir pourquoi, hormis qu’il semblait être fou de suivre la même direction trop longtemps.

— Là, cria soudain Mîn.

De l’eau ? Non, ce n’était pas de l’eau, mais un escalier étroit, sur leur gauche, plongeant dans l’obscurité des sous-sols.

Ils s’immobilisèrent, puis hésitèrent, sachant pourtant qu’hésiter était la dernière chose à faire, il leur fallait bouger, se décider à l’instant… mais comment ne prendre qu’un instant quand tous les autres étaient en jeu ?

— Vite ! hurla Mîn, le visage épuisé tordu de terreur.

Il regarda en arrière. Avait-il entendu quelque chose ? Arekh n’eut pas le cœur de le lui demander.

Liénor passa sa main sur les parois de l’escalier, tâtant les murs.

— Est-ce plus humide ? demanda Marikani avec une note d’hystérie dans la voix.

— Je ne sais pas ! cria celle-ci, et Arekh se dit que c’était la première fois qu’il l’entendait perdre son calme. Je crois… Peut-être… Je ne sais pas !

Marikani saisit la main de Liénor, la serra avec tendresse, et soudain les deux femmes se retrouvèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles s’étreignirent un bref instant seulement, mais avec une affection réelle, profonde. Arekh dut détourner le regard, sentant quelque chose sombrer en lui.

Depuis combien de temps n’avait-il pas eu un ami, une compagne, quelqu’un avec qui se laisser aller ainsi… avec une telle sincérité, un tel élan ?

Pas depuis des années. Pas depuis qu’il était enfant. Pas depuis… Jamais, cela ne m’est jamais arrivé, réalisa-t-il en prenant le bras de Liénor avec une certaine violence, l’arrachant à Marikani et la poussant vers l’escalier.

— Allez ! cria-t-il, et ils dévalèrent les marches en courant, l’un derrière l’autre, Arekh en dernier.

Il crut entendre un aboiement avant de se lancer derrière Mîn, mais l’idée était trop horrible pour être considérée et il décida que c’était seulement le sang battant dans ses oreilles. Ses pieds frappèrent la pierre et la faible lumière du jour disparut alors qu’ils s’enfonçaient dans une nappe d’obscurité.

L’escalier tournait. Arekh ne voyait plus rien. Il mit la main sur la paroi intérieure, entendit les autres faire de même devant lui. Ils avaient ralenti et leurs vêtements frottaient contre la pierre.

— Allez, répéta-t-il, et en tête du groupe Liénor accéléra le pas.

— Attention !

Elle avait failli perdre l’équilibre ; Arekh l’entendit étouffer un juron et faire rouler quelque chose… une petite pierre ? Elle devait être arrivée, pensa-t-il, et il tâtonna du pied avec prudence, trouvant en effet le sol trois marches plus tard.

Ils étaient perdus dans un océan noir. Un noir palpable, presque solide, qui semblait engluer leurs mouvements, coller à leurs yeux. Pas un bruit. Ils s’étaient arrêtés.

Arekh entendit la respiration hachée de Mîn, à ses côtés.

— On ne voit rien, gémit l’adolescent.

La voix de Marikani s’éleva et Arekh sursauta presque.

— Prenons-nous la main.

Ensemble, ils avancèrent à tâtons, sur un sol de pierre lisse, progressant avec une lenteur d’insecte dans le noir. Ils avaient fait une terrible erreur. Peut-être s’agissait-il d’un cul-de-sac, et ils allaient se retrouver coincés là…

— L’atmosphère est plus humide, dit Liénor.

Elle avait raison. L’air était chargé d’eau, comme dans une cave. Il sentait la mousse, le lichen, la moisissure.

Soudain, deux choses se passèrent en même temps. Arekh vit une lumière sur la droite  – jaune, rouge, tremblante  – et des aboiements résonnèrent dans l’escalier derrière eux.

Les chiens étaient là. En quelques secondes tout avait changé ; le danger n’était plus lointain, terrible mais en suspens : seules quelques dizaines de secondes les séparaient maintenant de la mort.

Mîn hurla et ils se précipitèrent en avant, vers la lumière, le cœur battant à tout rompre. À gauche… Ils arrivèrent dans une grande salle voûtée… un couloir de pierres rondes recouvertes de mousse… une torche brûlant contre le mur…

Une torche ? Allumée ?

Les aboiements retentissaient derrière eux quand le couloir déboucha dans une longue caverne souterraine naturelle. La pente descendait légèrement et les fugitifs la suivirent, leur chemin éclairé par les torches posées de manière régulière sur la paroi. Des puits s’ouvraient dans le sol, l’eau luisant au fond… De l’eau, oui. Mais ô combien inutile.

Derrière la paroi, un bruit sourd et régulier résonnait, comme un lointain tonnerre.

Les chiens entrèrent dans la caverne moins d’une minute après eux. Arekh se retourna et le regretta aussitôt. Ils étaient bien trois, trois humains, semblant se mouvoir au ralenti, entourés de leur horde démoniaque et hurlante.

Un petit passage naturel sur la gauche… Une caverne…

Et ils étaient là, une tribu entière, une trentaine de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, dans un campement sommaire éclairé par les torches. Pas des Berebeïs… Des hommes du nord, des barbares, aux cheveux très longs, habillés de fourrures. Les guerriers s’étaient levés, armes à la main, sans doute en entendant les aboiements, mais les autres étaient encore assis par terre, les femmes baignant leurs pieds dans la rivière…

La rivière. Le bruit lointain. Elle émergeait de la paroi du fond et ne se révélait que pendant quelques secondes avant de replonger en torrent par une ouverture dans la roche, vers une destination inconnue, au cœur des mystères de la montagne…

— Aidez-nous, cria Marikani, en se précipitant vers la tribu, mais Arekh avait déjà estimé les forces en présence. Trop de femmes, d’enfants, pas assez d’hommes en âge de porter des armes.

Ils ne tiendraient pas contre une meute de chiens dressés.

Les barbares étaient déjà morts.

Une tête de lion. Une tête de lion rieur était sculptée sur le rocher, juste au-dessus de l’ouverture où l’eau plongeait au cœur de la pierre.

Au cri de Marikani, un des barbares éclata de rire et répondit quelque chose d’une voix rauque et incompréhensible. Un de ses compagnons attrapa Liénor, commença à lui déchirer ses vêtements.

Un viol ? Ce n’était pas le moment…

Alors les chiens déferlèrent dans la caverne comme une vague. Repoussant Liénor, le barbare sortit son épée. Autour d’eux, enfants et femmes hurlaient de terreur ; le premier barbare leva son lame, frappa, tomba, renversé par quatre chiens ; les autres bêtes s’attaquaient à tous ceux qui leur barraient le passage, mordant, déchirant, déchiquetant les chairs tandis que des hurlements de terreur s’élevaient. Un premier chien attaqua Arekh, celui-ci le repoussa ; attrapa Liénor qui se débattit en criant et la poussa avec Mîn dans la rivière. Le courant glacé les happa, les retourna ; Liénor eut juste le temps de hurler et de tendre le bras avant de disparaître entre les rochers, Mîn fut noyé à son tour ; le lion riait sur la pierre ; un chien déchiqueta la gorge d’une femme, juste à côté de Marikani ; celle-ci se retourna, regardant Arekh ; il lui prit le bras, la poussa et ensemble ils basculèrent dans l’eau glacée, qui les enveloppa pour les emporter dans l’obscurité des abysses.

Le noir.

Une éternité passa.

De la terre détrempée sous ses pieds.

Un léger courant sous son ventre.

Les membres d’Arekh étaient glacés et douloureux. Sa tête lui faisait mal comme si on l’avait frappé.

Il entendit tousser à côté de lui, puis des gémissements, des paroles incertaines. L’obscurité était totale.

Il retomba dans l’inconscience.

Quand il se réveilla de nouveau, il avait encore plus mal, et on parlait toujours à côté de lui. Un délire, entrecoupé de plaintes. Arekh avait si froid qu’il ne sentait presque plus rien. Ses jambes étaient lourdes comme de la pierre et un instant, l’atroce idée le traversa qu’il ne pouvait plus les bouger, qu’il allait périr là  – où, « là » ? – de faim et de fatigue, tandis que ces vagues de souffrance lui traversaient le crâne comme des piques.

Sa main. Il pouvait lever sa main. Il plia son bras gauche, prit appui sur la pierre, se hissa légèrement avant de retomber.

Le bras droit.

Bouger, remuer, ne pas rester là.

Il avança, rampant sur la pierre comme un animal, puis réalisa que ses yeux étaient fermés.

Malgré la douleur, il se força à ouvrir les paupières.

Une lumière diffuse et blanche émanait d’un filon de pierre, au fond, sur le mur. Une silhouette féminine était assise en dessous, les genoux recroquevillés contre elle, son regard fixe posé sur Arekh.

Liénor.

— J’ai fait un rêve, dit-elle, et sa voix résonna d’une manière étrange dans la caverne rocheuse.

Son regard bleuté était fixe. Sa bouche tremblait…

Arekh revenait lentement à la réalité. Il vit Mîn, allongé un peu plus loin. L’adolescent était sur le dos, les paupières closes, et délirait : c’était sa voix qu’Arekh avait entendue en reprenant conscience. Une autre silhouette était étendue près de Liénor — Marikani ? De sa cape, Liénor lui avait fait un petit coussin pour qu’elle repose sa tête.

Mais elle n’avait pas sorti Arekh de l’eau.

La colère donna à celui-ci un coup de fouet et il réussit à se mettre debout.

— J’ai fait un rêve, répéta Liénor. Vous avez… Vous l’avez tuée…

— Qui ?

— Vous l’avez tuée…

Arekh lui jeta un regard exaspéré, puis, chaque pas le faisant souffrir, il se pencha vers Marikani et la retourna. Elle respirait. Sans doute avait-elle heurté quelque chose dans l’eau car du sang maculait son visage, mais elle était vivante, et la blessure ne paraissait pas dangereuse.

Il se retourna pour regarder autour de lui. L’eau jaillissait de la paroi du fond, tombait sur le sol de la caverne avant de se perdre de nouveau dans des failles au sol ; on l’entendait gronder en bas, sous leurs pieds, sans doute dans une autre salle souterraine.

L’eau les avait emportés dans son royaume, dans ses bras glacés, et les avait déposés…

… Les dieux seuls savaient où. Quelque part, loin, au cœur de la terre…

Une chanson d’enfant lui revint à l’esprit.

Au cœur de la terre où vivent les spectres,

La vérité et la raison,

Où les mille nymphes de l’eau dansent dans leur manteau glacé,

Dans les royaumes sombres et infinis…

Il se retourna vers Liénor.

— Où est le sac ? Avec les provisions ?

Liénor fit un geste vague. Elle l’avait perdu, et malgré sa colère Arekh dut admettre que ce n’était guère étonnant.

Ils avaient mangé pour la dernière fois au matin, et pour l’instant, ils ne manquaient pas d’eau. Mais au bout de deux jours, moins peut-être, la faim commencerait à les affaiblir et…

Il fallait avancer, et vite.

Arekh s’agenouilla aux côtés de Marikani. Il lui posa la main sur l’épaule avec l’intention de la secouer durement, puis hésita. Elle était si paisible dans l’inconscience. Il allait l’en sortir… pour quoi ?

Pour mourir de faim dans des tunnels obscurs.

Il la réveilla enfin, plus gentiment qu’il n’en avait l’intention, et se détourna avant qu’elle n’ouvre les yeux.

— Ainsi nous sommes vivants, dit la voix de Liénor derrière lui.

Elle semblait avoir repris ses esprits. Arekh la regarda faire quelques pas dans la caverne, puis se figer.

Une tête de lion rieur était sculptée un peu plus loin sur la gauche.

Liénor frissonna et Arekh comprit sa réaction. Étrange. Autant dans le temple, les statues avaient paru bénéfiques, protectrices, autant maintenant, dans cet endroit noir et perdu, alors qu’ils avaient froid et faim, elles paraissaient étrangères et glacées, la marque d’une obsédante intelligence morte.

Marikani s’était penchée sur Mîn. Elle lui posa la main sur le front.

— Il ne va pas très bien…

C’était une élégante manière de dire les choses. L’adolescent était mourant. Il brûlait malgré son séjour dans l’eau glacée et ses paroles hachées n’avaient pas de sens.

— Mîn, dit Marikani, l’obligeant à se relever tandis que l’enfant parlait des moissons et des vaches qui mouraient dans les champs. Il faut marcher, d’accord ? Nous devons sortir de là… Trouver du mahm dehors pour combattre l’infection… D’accord ?

Elle fit quelques pas en le soutenant par les épaules, puis trébucha, se rattrapa sur la paroi. Le sang collait à sa tempe et dans la lueur blafarde, elle paraissait très pâle.

— Nous ne pouvons pas l’emmener, dit Arekh d’une voix sèche. Il est presque mort !

L’adolescent, perdu dans ses cauchemars, ne réagit pas mais Marikani sursauta. La fatigue était telle qu’elle ne contrôlait plus ses réactions.

— Vous êtes fou ? cria-t-elle avant de se reprendre, car sa voix résonnait de manière étrange entre les pierres. Vous êtes fou de dire ça devant lui, reprit-elle d’un ton plus rauque. Nous n’allons pas l’abandonner…

Arekh soupira.

— Écoutez. Il nous faut sortir de là, et vite. Ce gamin agonise, il ne peut plus marcher. Il va nous retarder. Il va… Ce n’est pas du cynisme…, c’est du réalisme, tenta-t-il d’expliquer. Nous ne savons pas combien de temps nous allons devoir marcher dans ces tunnels. Notre survie tient peut-être à quelques heures… (Marikani le fixait toujours avec fureur.) Si vous le prenez, vous nous condamnez peut-être tous, dit-il. C’est ce que vous voulez ?

Il jeta un coup d’œil à Liénor et la vit hésiter. Arekh eut l’intuition qu’elle était d’accord avec lui, mais refuserait de l’avouer : il était l’ennemi.

— Nous ne l’abandonnerons pas, dit Marikani d’une voix tremblante de fureur et de peine. Il va marcher. Il va sortir de là. Il va guérir. Nous sortirons de ces tunnels. (Elle trébucha encore, se redressa.) Nous sortirons vivants, tous vivants… je le tirerai de là vivant… !

Elle criait maintenant, les larmes aux yeux.

— C’est de la folie, dit Arekh, contenant sa fureur. Non, de l’orgueil. L’orgueil de nier la réalité quand elle vous frappe… Vous ne le sauverez pas, aya Marikani, parce qu’il va mourir ! Cre-ver ! Et nous aussi, si vous ne le laissez pas là !

Marikani s’avança, soutenant toujours Mîn, et Arekh crut qu’elle allait le gifler.

Puis elle prit une profonde inspiration et le salua, un bref salut de cour étrange dans ces circonstances.

— Nous ne mourrons pas. Il ne mourra pas, j’en fais le serment devant Fîr. Nous arriverons tous sains et saufs à Harabec.

C’était un défi. Arekh retint un soupir d’exaspération.

— Vous savez, bien sûr, que nous n’avons plus de provisions. Le sac a été perdu dans l’eau.

Le regard de Marikani prouva que non, elle ne « savait » pas. Après un infime instant d’hésitation, elle releva crânement le menton et se mit à marcher.

— Je peux… je peux avancer, dit Mîn, les prenant tous par surprise. Il avait ouvert les yeux et fixait Arekh, son expression impossible à analyser dans la lueur blafarde.

Celui-ci fit un signe vers le fond de la caverne.

— Après vous.

La caverne se transformait en un étroit passage qui s’enfonçait dans le noir. Ils avancèrent sans faire de commentaires sur le fait que le tunnel semblait descendre alors qu’ils auraient préféré qu’ils remontent, ni que le filon de pierre blanche s’amenuisait lentement dans les ténèbres. Puis une nouvelle tête de lion rieuse leur indiqua un passage.

Les heures passèrent, interminables et douloureuses. À la peur, la fatigue et la faim, s’ajoutait la souffrance. Mîn, secoué par les fièvres, ne pouvait s’arrêter de gémir, mais leurs muscles à tous étaient douloureux… l’eau les avait roulés contre les rochers après qu’ils aient perdu conscience. Le dos d’Arekh le lançait et ses jambes lui faisaient mal. Marikani boitait.

Cette fois, le labyrinthe semblait principalement naturel : un réseau de cavernes souterraines agrandies et reliées les unes aux autres par la main de l’homme. De petits boyaux avaient été creusés, parfois des marches, et il n’y avait d’autre source de lumière que les filons.

Leur principal adversaire n’était pas la faim, mais le froid. Avant, ils l’avaient mieux supporté, protégés du vent, emmitouflés dans les fourrures, mais leurs habits trempés ne voulaient pas sécher et la fatigue les épuisait au point que chaque pas devenait une lutte. Leur seul espoir, le seul signe de civilisation dans ce royaume oppressant étaient les têtes de lion rieuses (il n’y avait plus qu’elles, comme s’ils étaient entrés dans leur domaine) qui apparaissaient parfois, de loin en loin. Quand ils n’en avaient pas vu depuis longtemps ils revenaient sur leurs pas pour les retrouver. Ils ne pouvaient qu’espérer qu’elles allaient les mener quelque part… la surface, ou les abysses.

La pierre. La mousse. Le froid. Le désespoir battait dans la tête d’Arekh, même s’il essayait de ne pas penser, de ne pas raisonner, de simplement marcher, un pied après l’autre. Non, il n’avait pas faim, du moins pas consciemment. Il ne sentait qu’un atroce épuisement.

Ils ne dormirent pas. Ils n’avaient pas eu besoin de se concerter. S’ils s’arrêtaient, ils ne se relèveraient pas.

Soudain, alors qu’ils venaient de passer une tête de lion au seuil d’une nouvelle grotte, Mîn tomba. Il s’écroula, par terre, les yeux embrumés, les regardant tour à tour comme s’ils étaient d’étranges démons.

— Mîn, croassa Marikani. Tu peux te relever. Tu peux marcher. Nous sommes presque arrivés.

Où ? pensa Arekh tandis que l’adolescent serrait la main de la jeune femme sans répondre.

Liénor se pencha sur Marikani et lui effleura l’épaule. De grands cernes défiguraient son visage, ainsi que des hématomes bleutés.

— Mîn… doit se reposer, maintenant, Marikani, lui dit-elle comme si elle parlait à un enfant. Nous allons le laisser là et il va se reposer…

Marikani se releva, hésita. Puis elle regarda Arekh. Celui-ci était bien trop fatigué pour qu’apparaisse sur son visage la moindre ombre de satisfaction, pourtant un éclair de colère passa dans le regard de Marikani.

— Mîn, dit-elle d’une voix étrangement ferme. Tu m’entends ?

L’adolescent lui serra de nouveau la main.

— Bien. Les chiens sont loin maintenant, et je peux faire un rituel… Ce n’est plus dangereux. (Liénor eut un léger sursaut de stupeur, puis se passa la main sur les yeux.) Je vais tenter de te guérir. Tu m’entends ?

Mîn ouvrit les yeux et une lueur de compréhension passa dans son regard.

— Mais il faut que tu m’aides, continua Marikani. (Sa voix se brisa un instant.) Il faut que tu m’aides, si je dois réveiller avec ma magie celle qui est en toi… Compris ?

L’adolescent cligna des paupières. Et Arekh vit avec stupeur la jeune femme, qui avait du mal à mettre un pied devant l’autre la minute précédente, tirer Mîn au centre de la caverne, prendre un caillou et commencer à tracer un pentacle avec une pierre sur la terre humide.

Elle ne devrait pas faire ça, pensa-t-il, s’appuyant contre la paroi en essayant de garder un semblant de pensée cohérente. Le rituel va finir de l’épuiser. Tout ça pour un mourant…

Liénor s’était laissée tomber par terre. Elle regarda, assise, Marikani se démener, faire un premier tracé, mettre des pierres aux angles du dessin, puis chercher un nouveau caillou pour en effectuer un second. Arekh, luttant contre l’étourdissement, ne trouva pas la force de s’opposer, ni même de protester. Et puis, malgré l’absurdité de l’acte, malgré la situation désespérée dans laquelle ils se trouvaient  – non, à cause de tout cela — Marikani forçait son admiration.

Une lutte absurde contre le destin.

Un vers, d’un autre poème oublié de son enfance…

— Mîn, dit-elle enfin. Tu m’écoutes ? Le rituel ne fonctionnera que si tu es conscient.

L’adolescent laissa échapper un gémissement.

— Ouvre les yeux. Tu dois avoir les yeux ouverts. Maintenant, fixe-moi, et répète mes paroles…

Elle se lança dans une incantation complexe, n’ayant de cesse que Mîn répète chaque verset après elle. Puis elle s’agenouilla à ses côtés et mit ses mains sur sa blessure.

— Par la volonté de Baeta, dit-elle doucement, tandis que les yeux grands ouverts de Mîn suivaient chacune de ses expressions, chaque mouvement de ses lèvres, je prends le mal qui ronge cet enfant, je le retire de son corps et je le renvoie au cœur noir des Abysses dont il n’aurait jamais dû sortir. Mîn, répète après moi. Je rejette la souffrance…

— Je rejette la souffrance, dit l’adolescent d’une voix rauque.

— Je puise mes forces dans les étoiles lointaines,

— Je puise mes forces dans les étoiles lointaines,

— Je me lève et j’avance sur le chemin de pierre.

— Je me lève et j’avance sur le chemin de pierre.

— Viens ! dit Marikani en lui tirant le bras, et, devant les yeux incrédules de Liénor et d’Arekh, Mîn se mit lentement sur ses pieds.

Il était pâle comme la mort, ses jambes tremblaient, ses lèvres étaient bleues de froid et de fatigue, mais il était debout.

Sans faire de commentaire, Arekh s’approcha et aida Marikani à le soutenir.

Une éternité passa de nouveau. Ils marchaient sans savoir comment, et les têtes rieuses des lions semblaient se moquer de leur souffrance et de leurs efforts.

Cela faisait longtemps qu’Arekh avait perdu tout espoir, et il ignorait pourquoi il continuait  – sans doute par rage, par orgueil, parce qu’il ne voulait pas tomber par terre avant un adolescent blessé que seule soutenait la magie d’une femme épuisée.

Le noir lui envahit l’esprit et il perdit toute notion du temps. Pourtant il avançait. Puis il entendit un rire à ses côtés.

Le rire montait et descendait, comme une vague, amer et désespéré. Il fallut un certain temps à Arekh pour reprendre conscience de la réalité. Liénor soutenait Mîn. Marikani riait.

Il s’approcha et sans savoir pourquoi, la prit sous les épaules, dans un geste spontané et irréfléchi. Elle n’eut aucun mouvement de recul, et son rire se calma tandis qu’elle s’appuyait sur lui et qu’ils continuaient à avancer.

Pourquoi avait-il fait ça ? Impossible à savoir. Il sentait la peau glacée de la jeune femme à travers ses vêtements, le bruit de sa respiration près de son cou.

— Savez-vous ce qu’il y a de drôle, nde Arekh ? chuchota-t-elle enfin, d’une voix si basse qu’Arekh lui-même eut du mal à l’entendre.

Celui-ci chercha une réponse appropriée  – mais n’y réussit pas. Il n’avait même plus la force d’être cynique.

— Non, dit-il enfin.

— Mourir ici. C’est amusant.

— Vous n’allez pas mourir.

— Oh si, c’est amusant, répéta-t-elle comme si elle n’avait pas compris sa réponse. J’ai eu une vie étrange, aussi tordue que ces tunnels. Née de l’obscurité, morte dans l’obscurité. Je regrette simplement de vous avoir tous emportés avec moi… Emportés avec l’eau… Emportés avec la vague…, dit-elle en chantonnant. Je vais me reposer maintenant…

— Non, répéta Arekh. Navré. Pas de repos pour vous.

— Je suis presque la reine d’Harabec, peut-être êtes-vous au courant ? Il m’aurait suffi de passer l’Épreuve, souffla la jeune femme, et Arekh la sentit lutter pour préserver l’ironie dans ses paroles, malgré son ton haché et son souffle court. Et ça aussi c’est amusant. Mais, voyez-vous, un galérien ne donne pas d’ordre à la reine d’Harabec. Alors, je vais rester ici… me reposer…

— Vous nous avez interdit de nous reposer, souffla Arekh. À Mîn et à moi, dans le lac, vous vous souvenez ? Nous nous serions reposés dans les bras de Verella, mais vous nous avez sortis de force. Alors maintenant, marchez !

Elle tourna la tête vers lui et Arekh sentit son souffle sur sa joue.

— Bien essayé, mais vous n’arriverez pas… (Elle s’interrompit, comme si elle n’avait pas la force de continuer.) Toutes ces marches…

La phrase tourna dans l’esprit d’Arekh, qui soudain se figea. Il lâcha Marikani et regarda autour de lui.

Il était si perdu que cela faisait longtemps qu’il n’avait plus conscience de son environnement. Il marchait maintenant soutenu par son seul instinct de survie.

Toutes ces marches…

Cela faisaient en effet longtemps qu’ils montaient.

Un escalier. Un grand escalier de pierre sculptée, qui tournait autour d’un pilier. Ils s’y étaient engagés, depuis plusieurs minutes déjà…

À son tour, Marikani regarda autour d’elle, et il vit un éclair de raison revenir dans ses pupilles. Sans un mot, elle prit le bras de Mîn pour aider Liénor et ils grimpèrent les marches, accélérant le pas, aussi vite que le leur permettaient leurs muscles torturés.

L’escalier s’ouvrit sur un couloir grisâtre.

Ils connaissaient ce gris. C’était celui que faisait la lumière du jour sur les pierres.

Enfin le couloir donna dans un haut tunnel, parfaitement droit, presque lumineux, s’étendant à perte de vue à gauche comme à droite. Il reconnurent aussitôt l’architecture et commencèrent à courir.

Le puits suivant n’était qu’à un quart de lieue. Un puits d’entrée, comme celui par lequel ils étaient arrivés en fuyant les chiens dans la neige. Un haut puits de pierre dont les échelons montaient vers la sortie et la vie.

En haut, au-dessus de leurs têtes, luisait un cercle parfait de ciel bleu.

Le Peuple turquoise
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